Accueil Syndicat de la magistrature
S'abonner au site   - Accueil > Agenda > Annonces
Imprimer cet article | Partager cet article | Télécharger cet article en P.D.F
29 2008

Paris, le 29 février 2008

« Récidivistes, Chronique de l’humanité ordinaire », Serge PORTELLI

13/02/2008 Editions Bernard Grasset

 

Khaled, le petit voleur de portables

J’arrive dans cinq minutes. Oui, tout va bien... Je termine tôt aujourd’hui. « Maître D., jeune avocate parisienne, regagne son domicile. Enceinte de sept mois et demi, elle revient de Fresnes où elle a rencontré l’un de ses clients de correctionnelle. Son compagnon, qu’elle vient d’appeler, l’attendra un peu plus longtemps que prévu car, derrière elle, arrive Khaled, en vélo. Il roule à petite vitesse sur le trottoir et se rapproche insensiblement. Il sort du bureau du juge de l’application des peines. Le magistrat lui a fermement fait connaître ses obligations : répondre à ses convocations (toutes les semaines pour l’instant), mais aussi justifier des soins qui lui ont été imposés (il prend un traitement de substitution). Et surtout se tenir tranquille. Sinon le sursis, avec mise à l’épreuve, des six derniers mois d’emprisonnement sera révoqué.
Maître D. ne lâche pas son portable. On n’attendrait pas une telle résistance de ce petit bout de femme. Malgré la surprise, elle échappe à la main qui tentait de l’entraîner. Khaled tire alors sur son sac en bandoulière. Elle tire encore plus fort et finit par le déséqui-librer. Il tombe par terre avec son vélo, tente de se relever. Elle est déjà sur lui. Il est à peine debout qu’elle lui décoche dans la mâchoire un redoutable crochet du droit. Les passants hési-tent un peu mais, devant le ventre, les cris de l’avocate en furie et la mine piteuse du cycliste maladroit, ils finissent par distribuer comme il se doit les rôles et viennent prêter main-forte au représentant du sexe faible. Elle est choquée mais ne demandera au tribunal qu’un euro symbolique de dommages et intérêts. Les ra-dios passées dans l’heure aux UMJ (le service d’accueil et d’expertise des victimes d’infraction) n’ont pas révélé de conséquence sur sa grossesse.

Khaled, lui, tente l’impossible : convaincre le tribunal qu’il n’a pas voulu commettre de vol ! Il avait des problèmes de dérailleur avec son vélo. » D’ailleurs, vous n’avez qu’à vérifier ! Je ne faisais pas attention devant moi. Je suis tombé. J’ai voulu me rattraper à quelque chose. Il y avait cette dame. J’ai saisi sa main pour éviter la chute. Ce n’est pas ma faute si, dedans, il y avait un portable ! « Malgré les efforts du tout jeune avocat d’office qui plaide longuement le spectre de l’erreur judiciaire, le tribunal ajoutera une quinzième condamnation au » palmarès « de Khaled. Pour l’essentiel des vols, qualifiés parfois de » vol aggravé « , ce que les policiers appellent, eux, des vols à l’arraché. » Pourquoi voulez-vous que je vole un portable, monsieur le président ? J’en ai déjà un ! « dit-il au culot, lui qui n’a jamais eu le moindre abonnement. Mais, à lui seul, Khaled aurait pu ouvrir une boutique de téléphonie mobile. Il fait partie de ce petit peuple de voleurs de portables qui alimente tout un marché parallèle ou plutôt une économie souterraine dont il est l’un des maillons indispensables. Il en vit, il ne vit même à peu près que de ça, mais il ne le reconnaîtra jamais. Il ne reconnaît d’ailleurs jamais rien. Le silence est une des clauses de son contrat, la condition de sa survie et peut-être quelque chose de plus personnel.

Une année plus tôt, c’était pourtant l’occasion rêvée d’avouer. Il avait » embrouillé « un jeune un peu naïf, en lui demandant de lui prêter son portable, le temps de passer un coup fil urgent à un ami. Le prêteur imprudent l’avait regardé s’éloigner de quelques pas, le téléphone collé à l’oreille. C’est alors que Khaled avait piqué un sprint pour finir menotté par une patrouille que toute course un peu rapide dans les rues de Belleville rendait plus suspicieuse qu’à l’ordinaire. Khaled avait nié devant un tribunal aussi blasé que pressé. La greffière avait noté en souriant ses dénégations improbables. En fin d’après-midi, elle attendait un message de son mari. Vingt-deux heures, fin d’audience, toujours rien. Et pour cause : son portable, posé sur le coin de son bureau, avait disparu. Branle-bas de combat ! Les escortes alertées, les prévenus, déjà jugés, furent fouillés au dépôt. Et c’est sur Khaled que l’on trouva l’appareil, caché dans son slip. Aveu ? Aveu partiel : il avait découvert le mobile par terre dans le box des accusés. Ce n’était pas lui qui l’avait volé. Il admettait le recel. Le tribunal prononçait huit mois d’emprisonnement ferme qui s’ajoutaient aux quatre qui venaient de lui être infligés.

Les vols se succédaient ainsi depuis une di-zaine d’années. A peu près deux par an, offi-ciellement. En réalité bien davantage. S’il avait été interrogé dans le cadre d’une de ces enquê-tes dites de » délinquance autoproclamée « où l’on demande aux volontaires, sous couvert d’anonymat, combien d’infractions ils ont déjà commis dans leur vie, plusieurs heures n’auraient pas suffi au détail de l’énumération.

Toutes les procédures se ressemblaient. Les mots étaient identiques. Les jugements va-riaient peu. Khaled était parfois poursuivi, en plus, pour détention de stupéfiants. Mais dans l’immense majorité des cas, ce délit n’était pas retenu. C’était là pourtant que résidait le pro-blème de Khaled. Car derrière la drogue, il y avait toute une vie que la justice, les yeux rivés sur le vol de portables, ne distinguait pas.

Khaled faisait partie des troisièmes couteaux. Il n’avait jamais voulu grimper dans la hiérarchie, car il n’avait aucune envie de devoir faire ses preuves. Il savait qu’il n’attirait pas vraiment la confiance. Malgré ses trente ans, c’était un vieux toxico, un de ceux qui, en état de manque, pour une dose de rien, pouvaient trahir, balancer un réseau. Il n’aurait même pas fait une bonne mule, capable de se carapater avec sa livraison. Khaled ne voulait pas finir dans un caniveau. Des amis morts d’overdose, il en avait plein le cimetière de ses souvenirs. Quelques rangées de suicidés aussi, en prison ou en » liberté « . Et depuis peu, il y avait les condamnés à mort. Car la peine capitale n’avait jamais été abolie dans son milieu. On peut même dire qu’elle connaissait une belle expansion. Il en avait côtoyé plusieurs qui avaient été tués au front, dans la guerre des bandes, pour un arpent de territoire, un quartier, une cité de plus. Des règlements de comptes, lui qui commençait à se faire vieux si ce n’est sage, il pouvait en raconter. Ils n’étaient pas bien beaux. Les cadavres fleurissaient sur les banquettes des voitures, gonflaient le long de la Seine ou pourrissaient dans des caves avec de drôles de plaies. On s’est toujours tué pour la drogue. Des bandes aussi, il en avait connu depuis tout petit, que la police regardait s’entre-tuer sans essuyer une larme. Mais la fréquence des assassinats atteignait des proportions dont il n’avait encore jamais entendu parler, si ce n’était dans les séries américaines : des chiffres jusque-là inédits dans les annales de la police, à ce niveau local en tout cas. Il fallait se méfier des balles perdues qui pouvaient atteindre aussi bien les complices que les vitres des écoles sur le chemin des courses-poursuites. Les armes s’achetaient bien plus facilement. Quant aux quantités de drogue en cause, elles avaient augmenté de façon considérable, notamment la cocaïne.

A sa place, Khaled, semblait-il, ne risquait rien. Il était » neutre « si l’on peut dire. Son rôle était de fournir le marché général de por-tables volés mais aussi d’alimenter un certain nombre de réseaux, grands consommateurs de téléphonie mobile. Lui, Khaled, le spécialiste des portables, ne téléphonait jamais, sauf ex-trême urgence, et encore, uniquement d’une cabine publique. Il savait mieux que quiconque que la police et les juges d’instruction sont friands d’écoutes téléphoniques. Et que le monde de la drogue est incorrigiblement ba-vard. Il s’était déjà fait piéger dans une de ses toutes premières affaires et s’était juré qu’on ne l’y reprendrait plus.

La justice ne s’était jamais beaucoup intéressée au passé de Khaled. Il ne s’en plaignait pas. De son existence, il ne disait pas grand-chose. Non par discrétion mais tout simplement parce qu’il en ignorait lui-même l’essentiel, et qu’il refusait d’en savoir plus. Un jour en prison, un détenu qui jouait au psy lui avait lancé qu’il était » victime d’un secret de famille « . Il avait nié : ce secret n’en était pas un. Personne ne lui avait jamais caché qu’elle n’était pas sa mère. Les quelques rares fois où, en correctionnelle, un juge lui parlait de ses parents, il répondait invariablement deux ou trois phrases qui contenaient tout ce qu’il avait appris. » Non, je ne connais pas ma mère. Elle a disparu quand j’avais six mois. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, personne ne m’a jamais dit. " Pire qu’un secret, un trou noir : ne même pas disposer d’une photo, n’avoir pas la moindre idée de son visage, ne pouvoir s’accrocher à aucun souvenir. Et surtout ne jamais en parler, comme si aucun mot n’était capable de dire ce passé, qui en devenait innommable. Pire encore : l’habitude prise et respectée de ne jamais poser de question, comme si toute son enfance n’avait été qu’un long apprentissage visant à chasser ses interrogations, à ne jamais avouer sa curiosité.

Un juge des enfants s’était pourtant occupé de lui. En assistance éducative uniquement, pour l’aider et pour aider sa famille. Khaled n’était pas mauvais élève mais depuis l’âge de douze ans, il multipliait les fugues, des fugues dont il ne pouvait rien dire. Il ne partait pas bien loin, revenait de lui-même au bout d’un jour ou deux avant que des recherches ne soient lancées. Il s’était mis peu à peu au cannabis. Au début comme les autres dans son quartier puis, devant la facilité de la chose ou peut-être aussi pour le plaisir, il y avait pris goût.

***

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel : 01 44 39 22 00 - Fax : 01 42 22 64 18

Syndicat de la magistrature - 12-14, rue Charles Fourier, 75013 Paris
Tél. : 01 48 05 47 88 - Fax : 01 47 00 16 05 - contact(a)syndicat-magistrature.org